Bertrand Collomb-Patton, un phénomène peu courant

Envoyer Imprimer PDF
168 kilomètres, pour 9600 mètres de dénivelé positif, le tout en 23h14'16'' : ce sont tout simplement les statistiques chiffrées que Bertrand Collomb-Patton a signées lors de sa performance exceptionnelle à l'Ultra Trail du Mont Blanc (UTMB) au mois d'août dernier. Un fou diront certains, non, surtout un athlète passionné, bien dans sa tête et bien dans ses baskets, que la passion de ces courses extrêmes anime au quotidien. Mais c'est aussi un garçon à la vie bien rangée, un monsieur tout le monde capable dans certains cas de déplacer des montagnes. Découverte d'un homme attachant et surprenant.

 


Savoyard de naissance, Normand d'adoption


Bertrand présente tout d'abord la particularité de cultiver un paradoxe de taille. Originaire de La Clusaz en Haute-Savoie où ses parents résident toujours, il a vécu ses années de jeunesse au pied des montagnes sans pour autant avoir profité de l'environnement alpestre pour pratiquer son sport actuel. Forcément quand on vit dans une station de ski, on fait ..... du ski, et Bertrand n'a pas dérogé à la règle en pratiquant assidûment le ski de fond jusqu'aux années lycée à Annecy. Second paradoxe, il pratique pendant deux ou trois ans en cadets et juniors le cyclisme sur route qu'il abandonne, jugeant que le vélo « prenait trop de temps ». Difficile à comprendre quand on regarde l'orientation que l'athlète a donnée à sa carrière.

Quoi qu'il en soit, c'est sous d'autres cieux que son avenir s'est dessiné, et plus précisément dans la capitale bas-normande, pour intégrer en 1995 une école d'ingénieurs (NDLR : l'Ensicaen – Institut des Sciences de la Matière et du Rayonnement). C'est d'ailleurs avec malice et humour qu'il avoue « je ne connaissais pas Caen avant d'y venir et il a fallu que je prenne une carte pour localiser la ville ». Le temps a fait son œuvre et le Haut-Savoyard est désormais caennais d'adoption au travers son poste d'ingénieur en recherche et développement chez Orange, où ses horaires libres lui permettent d'adapter ses séances d'entraînement à sa guise, même si ses performances ne lui accordent pas de statut particulier de sportif de haut niveau ni d'aménagement d'horaires pouvant lui permettre de lui dégager des créneaux pour la pratique sportive.

Sportif, Bertrand l'a toujours été et même si sa précédente vie proche des sommets l'avait naturellement orienté vers le ski et à un degré moindre vers le cyclisme, son arrivée dans le plat pays normand l'a aussitôt dirigé vers la course à pied avec une première licence en 1998 au SMAC, club avec lequel il dispute son premier trail, celui d'Athis de l'Orne, avant d'écumer les courses régionales en tous genres, que ce soit sur route ou dans la nature.

S'il est surtout reconnu pour ses aventures extrêmes, il avoue « trouver également un intérêt pour des courses comme des 10 kilomètres, semi-marathon ou marathon où mes chronos de référence sont de 35mn, 1h15 et 2h38 ». Les spécialistes apprécieront, même s'il avoue avec modestie que « ces temps ne me situent pas parmi les meilleurs régionaux ». On l'a bien compris, ce qui distingue Bertrand des autres, c'est justement sa capacité à partir à l'assaut d'épreuves que très peu sont à même d'envisager même dans leurs rêves les plus fous.


« La veille d'un trail, c'est pizza-bière »


Quelles sont justement ses méthodes pour atteindre un tel niveau de performance ? On est en droit de s'attendre à des méthodes d'entraînement basées sur le calcul, la minutie, la prime au détail. Sourire de l'intéressé et esquisse d'explication : « Oui c'est vrai que je m'entraîne beaucoup dans le sens où les séances sont quasi quotidiennes, souvent deux fois par jour avec une sortie en solo le midi et une autre le soir où je retrouve mes collègues du CAC à Hélitas. Le midi peut également être consacré au vélo où je développe de gros braquets, sans vélocité, pour travailler la puissance et me faire mal aux cuisses ». Et quid d'une préparation axée sur les dénivelés montagneux, en vue notamment des ultra-trails hyper exigeants ? Là encore, Bertrand préfère en rigoler : « après mon premier UTMB, je m'étais dit qu'il fallait que j'oriente davantage mes sorties d'entraînement sur Clécy ou la Suisse Normande. Au final j'ai dû aller deux fois en forêt de Grimboscq et je me rends compte que je déteste prendre la voiture pour aller courir, donc ça se termine toujours par des sorties à La Prairie et au Stade Hélitas ». Incroyable. La question peut alors se poser : quelles seraient ses limites si ses méthodes de préparation étaient rigoureusement calculées et orientées sur une recherche de performance en altitude ? Notre ultra-trailer avoue sans détour ne pas forcément faire preuve de la rigueur nécessaire à la quête de nouvelles performances : « j'ai l'impression de faire beaucoup, trop parfois et de ne pas avancer dans les chronos. Je travaille trop à l'instinct, sans véritables méthodes d'entraînement et sans entraîneur particulier ». Tout laisse présager malgré tout que l'hygiène de vie et la diététique sont des paramètres pris en compte avec vigilance, ce qu'il explique d'un clin d'oeil malin : « je ne fais pas de régime et je n'en ai d'ailleurs jamais fait. J'ai un poids fixe depuis cinq ans et la veille d'un trail, c'est pizza-bière, avec un petit effort la veille d'un UTMB où c'est pâtes-bière. Je reste persuadé que plus la distance est longue, plus on peut se permettre de faire n'importe quoi ». Comme pour se rassurer. Il avoue d'ailleurs n'avoir aucune volonté : « si j'attaque une tablette de chocolat, il faut que je la termine, et je me dis que j'irai courir le lendemain ». A force de tenter de cerner le personnage et plus précisément l'athlète, force est de constater qu'il dégage un certain de nombre de paradoxes, ce qui fait de Bertrand un homme à la personnalité passionnante.


« Mon premier ultra-trail ? C'est parti d'un défi avec un copain. »


Mais pourquoi en être arrivé à se lancer de tels défis, de telles épreuves de force, sur de telles distances ? « Par hasard, tout simplement par hasard, nous explique-t-il. Un copain m'a proposé de participer à l'édition 2010 de la CCC (NDLR : Courmayeur-Champex-Chamonix, ultra-trail de 100 km, 5950 m de dénivelé, qui se déroule la même semaine que l'UTMB. Après avoir hésité, j'ai dit banco, j'ai fini 7ème et l'aventure des ultra-trails était lancée ». Depuis cette course initiatique, ses faits d'arme sont légion. Il est d’autant plus méritant qu'il ne revendique aucune appartenance à un team quelconque (Asics, Adidas, .....), véritables écuries qui regroupent les meilleurs athlètes de la spécialité en leur offrant la possibilité de recevoir une aide à la fois matérielle (textile, chaussures) et sportive (entraîneur, organisation de stages). A la lecture des classements de ces épreuves, peu de coureurs atteignant le top 10 ne sont pas issus de ces armadas. Et pourquoi ne pas intégrer une telle organisation ? La réponse, très simple, fuse aussitôt : « c'est évident que j'aimerais beaucoup mais on ne me l'a jamais proposé, sûrement parce que je ne suis pas suffisamment présent lors de compétitions en montagne. Je dois malgré tout avouer que le manager du team Asics m'a approché par téléphone récemment suite à ma perf' à l'UTMB, mais sans proposition réellement concrète. De toute manière j'ai une vie de famille qui ne me permet pas un tel investissement incompatible avec ma vie. Au jour d'aujourd'hui seul Sobhi Sport m'apporte une aide matérielle ».


L'UTMB 2013 : des circonstances de course très favorables.


Ce relatif manque de reconnaissance n'empêche cependant pas Bertrand Collomb-Patton de se mettre plus que régulièrement en évidence et de truster les performances à chaque fois qu'il se présente sur la ligne de départ d'un ultra-trail « j'en fais environ trois par an », ou d'un trail, qui se différencie d'un ultra par la barrière des 80 kilomètres. Son premier gros défi, la CCC, en 2010 (il a fini 7ème), lui a donné le statut de finisher (NDLR : celui ou celle qui a fini) et forcément quand on y a goûté, on en redemande. Jusqu'à parler d'addiction ? De folle passion en tout cas c'est certain. Le Caennais d'adoption s'est en tout cas toujours distingué et il n'y a pas besoin de chercher bien loin dans les classements pour trouver son nom : vainqueur du cht'i défi en 2011, ultra-trail de 150 kilomètres entre Dunkerque et Lille « qui m'avait valu d'être invité pour une course à étapes dans le sultanat d'Oman », vainqueur des trois dernières éditions de la Barjo, course de 87 kilomètres dans la Hague, 9ème de l'Eco Trail de Paris (80 kilomètres) ou 23ème de son premier UTMB en 2012, réduit à 100 kilomètres en raison des conditions météo. Voilà qui parle pour lui.

Notre athlète qui a la chance d'avoir connu très peu de blessures jusqu'à présent « juste quelques mini-tendinites mais qui ne m'ont jamais forcé à m'arrêter » s'est donc une une nouvelle fois lancé à l'assaut de l'UTMB version 2013 le 30 août, pour un tour du Mont Blanc à travers la France, l'Italie et la Suisse. 2400 aventuriers au départ de Chamonix et parmi eux un Normand qui s'entraîne à la Prairie, qui se présente « avec un objectif de top 30, après ma 23ème place en 2012 », le tout pour une performance exceptionnelle et à l'arrivée une 8ème place (3ème français) après 23h14'16'' d'efforts et de souffrances en tous genres : « en fait il faut bien l'avouer, tout s'est parfaitement enchaîné, la météo était excellente, j'ai eu de très bonnes sensations pendant la course, je n'ai pas rencontré de gros pépins, que ce soit d'un point de vue mental, gastrique ou au niveau de l'alimentation. Au niveau purement sportif, le fait de ne jamais avoir été en dessous de la 25ème place m'a fait un bien fou et l'euphorie a été quasi permanente, ce qui permet d'évacuer la douleur, même si j'ai ressenti des courbatures au niveau des quadriceps dans le premier tiers de la course. En plus j'ai pu profiter des défaillances et des abandons de certains ténors qui m'ont permis de me rapprocher assez vite des dix premières places ».


Humainement magique


Et l'aventure humaine dans tout ça ? Elle a tout simplement été magique : « l'ambiance était tout bonnement fabuleuse avec un large public qui encourage le long du parcours, et notamment pas mal de Normands présents pour l'occasion. C'est une course dans laquelle on passe par tous les états, et notamment le doute lorsque j'ai j'ai chuté dans une descente et mon genou s'est bloqué pendant quelques instants. A l'opposé, il y a des moments savoureux, comme par exemple lorsqu'on est seul la nuit dans la montagne ». Sans parler de l'apothéose à l'arrivée et le plaisir procuré par le fait de se classer au cœur du gratin mondial. Son retour en terre normande, Bertrand l'a d'ailleurs reporté d'une journée, pour pouvoir profiter intensément le lendemain de la cérémonie de remise des prix et du podium réservé aux dix premiers qui, précisons le, ne perçoivent aucune prime à cette occasion, mais seulement quelques cadeaux (NDLR : Bertrand a reçu l'équivalent de 250 euros en paire de chaussures, bon d'achat et sacoche).

Cette épreuve restera un instant forcément magique pour celui qui ne se considère pas comme appartenant à la cour des grands et qui estime pouvoir faire encore mieux : « dix jours après l'UTMB, je ressentais encore des gênes aux quadriceps. En fait le kiné a décelé des petites déchirures, alors si je le refais il faudra que je travaille sérieusement en amont au niveau des quadriceps ». L'éternelle recherche de la performance.


Alors forcément, quand on a connu un moment de gloire comme celui-là, est-ce qu'on peut rêver à mieux ou tout simplement à autre chose ? C'est avec un certain embarras que Bertrand analyse la chose : « l'UTMB c'est le plus beau, le plus grand et évidemment j'ai envie de le refaire mais dans ce cas c'est dans le but de viser un meilleur classement. Si c'est pour finir 20ème, tout le monde sera déçu, et moi le premier, même si je pense que j'y retournerai parce que l'UTMB c'est incomparable. Je me serais bien laissé tenter par le Grand Raid des Pyrénées, une course également de 160 kilomètres, mais ça serait dans l'idée de faire un top 3, et j'ai également peur d'être déçu. Dans un premier temps je vais certainement me concentrer sur l'Eco Trail de Paris en mars prochain ». En attendant il partira pendant deux semaines au Mali pour une mission professionnelle qui lui permettra de soigner ses bobos musculaires avant de repartir à son retour vers de nouvelles aventures et de nouveaux défis. Toujours plus haut, plus fort, plus vite.

Commentaires (0)
Seul les utilisateurs enregistrés peuvent écrire un commentaire!
 

Aidez-nous !

Vous souhaitez contribuer à la pérennité et au développement de Sport à Caen ? Aidez-nous !

Contact

Vous souhaitez :

- Écrire des articles ?
Communiquer des informations ?
-
Devenir annonceur ?

Contactez-nous : redaction@sportacaen.fr